Tuesday Feb 07
jazzmann04-06-smjpgMagali
Souriau,
la bonne

étoile

Magali SouriauLorsqu'elle nous ouvre sa porte, à l'occasion d'un reportage à New York avec le cinéaste Mathias Ledoux pour Arte, c'est une "appartment session" qui bat son plein chez Magali Souriau : le trio qu'elle emmène à Coutances le mois prochain joue comme au premier matin du monde. Conversation en forme de promenade.

Qu'est-ce qui vous a poussée, vous qui êtes originaire d'Aix- en-Provence, à tenter une carrière à New York ?
Mon grand rêve quand j'étais petite, c'était de venir à New York. J'ai fait du piano classique depuis l'âge de trois ans et j'ai toujours aimé le jazz. J'étais accro aux films américains en noir et blanc et j'en adorais la musique. Mes parents écoutaient Duke Ellington, Monk, Miles... "Ascenseur pour l'échafaud" était un disque qui passait souvent. Mais pour ce qui était de venir à New York, mes parents n'étaient pas chauds ! En fait, c'est parti de rencontres qui ont changé ma vie. D'abord celle de Guy Longnon au conservatoire de Marseille, avec qui j’ai passé de longues années d'apprentissage. Et ensuite celle de Tommy Flanagan, qui était venu jouer au Hot Brass d'Atx-en-Provence.

J'avais une copine qui avait un piano incroyable au fond d'un jardin : il fallait ouvrir une trappe, on descendait et là, on trouvait un piano à queue et un piano droit. Un endrott génial, magique. On allait au Hot Brass écouter les musiciens et on invitait ensuite ceux qui nous platsaient à venir chez elle, dans cette maison magnifique. C'est comme cela que Tommy Flanagan s'est retrouvé là. Le lendemain matin, je devais passer mes épreuves pour la médaille d'or du conservatoire. Curieux, il m'a demandé de lui jouer quelque chose. On va dans le jardin, on descend par la trappe, je m'installe devant le piano à queue et je joue, et je joue, totalement plongée dans la musique... Jusqu'à ce que j'entende le piano droit derrière mon dos. C'était Tommy Flanagan qui me donnait la réplique. On a joué plusieurs heures comme ça. Le grand bonheur ! Il prenait l'avion le lendemain. Et alors que je me préparais à rentrer dans la salle du conservatoire pour passer mon épreuve, mon amie vient me dire que Tommy a changé son billet d'avion et qu'il est la parce qu'il tenait à m'écouter ! J'ai joué comme si j'allais mourir la seconde d'après. C'est comme cela que j'ai rencontré ce monsieur qui est devenu un grand ami. Grâce à lui, j'ai obtenu une bourse au Berklee College of Music de Boston. Là-bas, j'ai travaillé avec Herb Pomeroy, grand arrangeur qui m'a fatt découvrir le plaisir d'écrire pour orchestre. C'est aussi à Berklee que j'ai rencontré Chris Cheek et Matt Pavolka qui composent mon trio d'aujourd'huit.

Seamus Blake et Kurt Rosenwinkel faisaient aussi partie du paysage. Mine de rien, mon rêve s'accomplissait de plus en plus. Tommy et sa femme m'ont aidé à trouver un apparte-ment à New York et il m'a présenté à tout le monde ! Pour autant, il n'a jamais été mon professeur, c'était mon ami. Il me disait : "Ah, toi tu mets les mains comme ça ? Tiens, moi c'est de cette manière..." Un rapport sympa, humain, jamais docto-ral. Il m'emmenait souvent écouter du jazz dans les clubs. On prenait le taxi et il tombait dans les bras de Dizzy Gillespie au Blue Note; on allait souvent au Bradley's, un endroit extraor-dinaire où il n'y avait que des duos. On se retrouvait à la même table que McCoy Tyner ou Cedar Walton...

Ensuite, j'ai commencé à travailler avec mon grand orchestre. Nous jouions au Smalls. Ca s'était fait grâce à un autre grand ami, que j'avais rencontré à Berklee, Guillermo Klein : empê-ché alors qu'il avait une date prévue avec son big band, il m'avait proposé de le remplacer. Pendant deux mois, on a joué toutes les semaines, puis assez régulièrement. Et j'ai vrai-ment monté l'orchestre, avec un répertoire, compositions et arrangements, des répétitions... Diriger un big band, se retrou-ver responsable de tout, c'est un immense plaisir. Même si j'y joue peu de piano. Résultat, entre le trio et le grand orchestre,

je me sens un peu Dr. Jekyll et Miss Hyde ! Dans un proche avenir, j'imagine trouver une formule qui rassemble tout cela, un orchestre peut-être plus réduit, dont je sois à la fois arrangeur et pianiste. Comment s'est constitué le trio avec le saxophoniste Chris Cheek et le contre- bassiste Matt Pavolka ?
C'est le fruit d'un grand changement : après avoir diri- gé le big band, j'ai eu un petit garçon. Grand bonheur de la vie que d'avoir un enfant. Auparavant, lorsque j’amenais une nouvelle composition à l'orchestre, je prenais l'image de leur amener un nouveau bébé. On l'habillait en lui mettant un arrangement... Mais depuis, j'ai réalisé qu’un véritable enfant, c'est infiniment plus évident mais surtout extraordinairement inspirant. Sa présence renvoie au sens de la vie et à la beauté de la vie.

Après sa naissance, j'étais à la maison et j’ai eu envie de me remettre au piano. Car pendant ces années avec le grand orchestre, je l'avais un peu laissé de côté. J'ai tout de suite appelé Chris: avec lui, depuis le début, la communication est quasiment télépathique. En plus, c'est un immense musicien. Sur le plan de la sensibilité, depuis des années nous sommes très proches et pourtant, nous échangeons très peu de mots. Tout se passe musicalement. Il a tout de suite été partant pour l'idée d'un trio et il se trouve que Matt Pavolka – qui était tromboniste dans le big band – m'avait fait part de son désir de se mettre à la contrebasse. On s'est simplement retrouvé chez moi, dans mon appartement, avec mon vieux piano droit. Et on a renouvelé les sessions ainsi : pour le pur bonheur de jouer ensemble.

J'avais le petit dans le panier, je m'arrêtais pour allaiter et on eprenait comme cela, sans aucune échéance de gig, de concert ou d'enregistrement. On a continué à se voir ainsi, à peu près une fois par mois, juste pour cela : le bonheur qui nous envahissait. On finissait des morceaux en état de béatitude, le sourire aux lèvres pour le reste de la journée. Comme après une super journée avec des amis ou un bon repas, tout simplement. C'est précieux. Et un beau jour, j'ai reçu une offre pour jouer dans un théâtre, deux fois par mois. Pas un club de jazz, un théâtre ! Sans micro, avec une acoustique superbe. Parfois on jouait au milieu des décors de la veille qui étaient restés sur scène. On a joué là pendant deux ans, avec le même bonheur. Ensuite c'est à l'automne 2003 qu'à l'occasion de l'enregistrement du New Talent Orchestra pour les dix ans de Fresh Sound, j'ai rencontré David Baker, l'ingénieur du son que je ne connaissais que de réputation. Nous avons sympathisé et lorsque je lui ai demandé conseil pour enregistrer le trio, il m'a dit: "Je le fais." Le dimanche suivant il était au premier rang du Theater Row et il m'appelait le lendemain pour me dire: "Rendez- vous dans dix jours aux Studios Avatar, studio A." Nous étions prêts. On a joué trois vagues d'une heure et il a tout enregis- tré. Nous n'avions aucune idée de ce que cela donnerait. Dans ce rapport étroit entre la musique et la vie quoti dienne qui est, on le comprend, le moteur de votre trio, la mélodie semble occuper une place privilégiée. Je suis convaincue que ce qui est "chantable" est naturel. Si l'on peut chanter ce que l'on joue, on ne triche pas. i'essaie de ne pas me mentir lorsque je fais de la musique. Et en cela la mélodie est essentielle. Est-il plus facile d'être une Française à New York en tant que musicienne de jazz ? New York, c'est la Terre en réduction. On est tous immigrés. Grâce à cela, on est tous ensemble. Tout peut arriver, le pire absolu comme le meilleur. Qu'on soit français ou lapon, petit ou gros, peu importe : la seule chose qui importe ici, c'est la qualité de ce que vous faites, de votre travail. C'est pour cela que j’aime y vivre. Lorsque je joue, je ne pense pas à d'où je viens, au fait d'être une femme ou je ne sais quoi... La seule chose qui m'importe, c'est ce que j'entends dans ma musique.

Un arbre s'en fout de savoir qui il est. Il est. Et c'est pour cela qu'il est beau. À New York, il y a beaucoup moins d'a priori qu'ailleurs. Je pense que la vie est plus simple qu'on ne l'imagine généralement. Ici, j'aime les gens du monde entier, j'aime la différence, celle des cultures, la diversité des langues,
la pluralité des idées... J'aime la vie.

Propos recueillis par Alex Dutilh

À ÉCOUTER :
En trio, "Petite promenade", 2003, Fresh Sound New TalentJAbeille Musique.
En big band avec le New Talent Jazz Orchestra, "The Sound of New York Jazz
Underground", 2003, Fresh Sound New Talent/Abeille Musique.
En big band, "Birdland Sessions", 1997-98, Koch Jazz (épuisé).

EN CONCERT:
Le 26 mai à Coutances (festival Jazz sous les pommiers).

© Jazzman 2006